Biélorussie : par-delà le bien et le mal

Biélorussie : par-delà le bien et le mal

L’équipe d’Idées d’Europe.

« Les actualités d’aujourd’hui, c’est l’histoire de demain », disait Raymond Queneau. Nous qui sommes confrontés à un flot d’actualités continu qui, entre Covid-19 et élections américaines, apparaîtrait presque comme prévisible, avons tendance à reléguer des évènements de plus en plus récents dans le registre historique. Le passé se rapproche. Ce qui faisait la une des journaux il y a quelques mois paraît lointain et oublié. La Biélorussie n’en est-elle pas l’illustration ? Un temps sous le feu des projecteurs, elle accapara de moins en moins l’attention des rédactions, car – il est vrai – l’actualité est riche, trop riche. Tenez, comparons-la à un moulin à vent : on y entre et en sort avec légèreté. Pourtant, beaucoup de sujets sont lourds, comme une meule. Une révolution, par exemple, n’éclate pas par hasard. Qu’elle aboutisse ou qu’elle échoue, elle mérite qu’on s’efforce de la comprendre. Bref, faisons en sorte que ce moulin – en plus de brasser de l’air – moule du grain. C’est pourquoi nous vous proposons de vous attarder, quelques instants, sur certains enjeux concernant la Biélorussie et pouvant permettre d’en déchiffrer l’actualité. Oui, l’actualité.

Essayer de penser la Biélorussie et l’actualité biélorusse n’est pas chose facile. Cela inspire souvent un certain nombre d’interrogations nourries par des idées reçues, parfois même moralisatrices : « Comment un tel État, une dictature pareille, un reliquat de l’époque soviétique, peut-il subsister, en Europe, aujourd’hui ? Pourquoi le peuple biélorusse ne se débarrasse-t-il pas du despote qui le gouverne ? ».

A travers cet article, sans chercher à faire la morale à quiconque, nous cherchons à dresser une fresque non-exhaustive qui pourra nous aider à reformuler ces questions et à en faire émerger de nouvelles.

« N’accroche pas tout au même clou », dit le proverbe biélorusse : c’est donc non seulement l’actualité, l’histoire récente, mais aussi le système politique, les relations internationales et l’économie que nous abordons ici.

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Ils se sont montrés forts face à un adversaire très puissant.

Lors de l’élection présidentielle du 9 août 2020, Alexandre Loukachenko a confirmé son sixième mandat consécutif à la présidence de la Biélorussie après 26 ans au pouvoir. Officiellement, il a obtenu 80% des suffrages présidentiels, mais en réalité beaucoup pensent que le vote a été complètement faussé par les irrégularités et les fraudes électorales. A partir du 9 août 2020, de vastes manifestations contre le régime de Loukachenko se sont déroulées en Biélorussie, principalement dans la capitale. Pour les manifestants, la véritable gagnante des élections est l’opposante Svetlana Tikhanovskaïa, qui a qualifié le serment de Loukachenko de “farce” lors d’une cérémonie qui s’est déroulée au Palais de l’Indépendance à Minsk.

Dans une résolution adoptée le 17 septembre, par 574 voix pour, 37 contre et 82 abstentions, le Parlement européen a rejeté les résultats officiels des dernières élections. Il a donc décidé de ne plus reconnaître Loukachenko comme président de la Biélorussie “une fois que son mandat actuel aura pris fin”, c’est-à-dire le 5 novembre 2020. Bien que le vote du Parlement européen n’ait pas de valeur légale, il a un fort poids politique et peut influencer les investissements ou le soutien financier de l’Union à la Biélorussie. Finalement, le Conseil de l’UE a adopté des sanctions contre 40 personnalités responsables de fraudes électorales et des répressions violentes envers les manifestants pacifiques.

Le Parlement européen s’est également ouvertement rangé aux côtés des manifestants opposés au régime de Loukachenko en décernant le prix Sakharov 2020 “aux femmes et aux hommes de l’opposition démocratique biélorusse” représentés par Svetlana Tikhanovskaïa. “Ils se sont montrés forts face à un adversaire très puissant, de leur côté ils ont quelque chose que la force brute ne pourra jamais vaincre : la vérité”, a déclaré le président du Parlement, David Sassoli.

Alexandre Loukachenko conserve un attachement particulier pour la période soviétique.

Alexandre Loukachenko est une personnalité insolite de la scène politique des pays de l’ex-URSS. Contrairement à une large partie des personnalités politiques et industrielles post-soviétiques, le dictateur biélorusse ne fait pas parti des proches de l’élite du parti soviétique qui a pris le pouvoir à la dissolution de l’Union des Républiques Socialistes. Il est issu d’un milieu rural très modeste. En effet, il nait en 1954 dans un petit village de l’est de la République socialiste soviétique de Biélorussie d’une mère ouvrière dans une usine de lin et de père inconnu ; situation familiale qui, au début des années 1960, fut de l’aveu de l’intéressé particulièrement difficile. Après une carrière agricole dans les fermes de l’Union soviétique, il commence sa carrière politique comme député au Conseil suprême de la République biélorusse où il prétend avoir été le seul député à voter contre la ratification de l’accord de 1991 concernant la dissolution de l’URSS. À la surprise générale, il devient en 1994 à 40 ans, le plus jeune président de la République biélorusse, battant le favori et remportant au second tour plus de 80% des suffrages à la suite d’une campagne fondée sur la lutte contre la corruption et la mafia.

Il conserve un attachement particulier pour la période soviétique. Sous son impulsion, en 1995, le pays se débarrasse de son drapeau de 1991 pour revenir au drapeau vert et rouge de la Biélorussie soviétique. Loukachenko adopte par ailleurs une politique fortement inspirée de la période communiste, conservant le rôle plein de l’État en matière de santé, d’éducation et de culture. Il met en place à partir de 1996 les bases d’un régime dictatorial qui perdure aujourd’hui et est d’ailleurs particulièrement attaché à la figure présidentielle, dont il fait presque un personnage monarchique. Ainsi, il n’a de cesse de présenter son fils benjamin (Nicolaï, né en 2004, qu’il eut avec sa maîtresse et ancienne médecin personnel) comme son successeur. L’enfant l’accompagne dans ses fonctions officielles et à l’occasion de plusieurs sommets internationaux.

Sous son contrôle, la position de la Biélorussie sur la scène internationale oscille entre rapprochement vers l’Occident, particulièrement l’Union Européenne, et la Russie dans une sorte de yoyo. L’attachement à la période soviétique que nous mentionnions plus haut n’est cependant pas synonyme de relations paisibles avec la Russie. En effet, le processus de rapprochement initié en 1997 entre les deux pays est interrompu par l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 2000, les deux hommes entretenant de mauvais rapports. La « parenthèse Medvedev » à la tête de la Fédération de Russie a le mérite d’apaiser les tensions avec la Biélorussie de Loukachenko. Mais ce dernier critique vertement – au cours de la campagne présidentielle biélorusse de 2020 – les tentatives d’ingérences de Moscou. En parallèle, l’Occident est plutôt ménagé.

Loukachenko a souvent exploité le sport pour renforcer sa visibilité et légitimité internationales.

En Biélorussie, comme en Russie, le sport peut également jouer un rôle important dans le domaine politique. Loukachenko, passionné de hockey sur glace, a souvent exploité ce sport pour renforcer sa visibilité et légitimité internationales. Cependant, l’organisation du Championnat mondial de hockey sur glace en Biélorussie en 2014 avait déjà soulevé beaucoup de critiques envers le régime dictatorial de Minsk. Et cela s’observe également aujourd’hui. En effet, le Championnat du monde de hockey sur glace 2021 devrait être organisé conjointement par la Biélorussie et la Lettonie. Toutefois, compte tenu de la situation actuelle en Biélorussie, les autorités de Riga ont demandé à la Fédération Internationale de Hockey sur Glace (IIHF) de retirer la co-organisation de la compétition à la Biélorussie. Bien que l’IIHF ait souligné qu’aucune question politique ne puisse influencer une décision sportive, la Fédération Internationale a formé un groupe d’experts pour réévaluer la conformité de la candidature biélorusse aux critères de l’organisation de la compétition.

Un second aspect de ce mélange entre sport et politique concerne le dopage. Le régime de Minsk a souvent accusé les organisations internationales sportives de corruption et de conspiration envers la Biélorussie. En 2019, suite à la suspension de la Russie de toutes compétitions sportives internationales pour quatre ans, Loukachenko s’est appuyé avec opportunisme sur sa rhétorique du « complot international » pour offrir aux athlètes russes la possibilité de concourir sous bannière biélorusse. Par ailleurs, Loukachenko – aussi président du Comité Olympique National – a ouvert les portes de la politique (celles du Parlement, en particulier) a des athlètes, notamment ceux accusés de dopage.

L’économie biélorusse est elle-même largement contrainte par les relations internationales et les choix politiques de Loukachenko.

Le domaine énergétique est surement l’une des questions les plus centrales de la politique biélorusse. Minsk est largement dépendante de Moscou en matière de gaz et de pétrole. On compte deux grandes voies de transport du gaz : Druzhba et Yamal-Europe. Cependant, c’est cette-dernière qui est au centre de la diplomatie internationale. Dans le cadre du projet Yamal, l’extraction du gaz est détenue en majorité par l’entreprise russe Novatek et, en partie, par le français Total et le chinois CNPC. Le transport du gaz jusqu’en Pologne – en passant par la Biélorussie – est, quant à lui, presque entièrement géré par le géant russe Gazprom.

Notons, qu’en mai 2020, l’accord de transit du gaz entre la Russie et la Pologne a expiré. Cette expiration remet en cause l’équilibre décrit dans le paragraphe précédent, car elle intervient dans un contexte où :

  • D’importantes tensions entre la Pologne et l’Allemagne existent et se sont dernièrement aggravées après que Varsovie a voulu augmenter les tarifs de transport du gaz vers l’Allemagne.
  • Un autre front de tensions existe entre Minsk et Moscou, cette fois-ci, concernant le prix d’importation du gaz et du pétrole russe par la Biélorussie.

C’est pourquoi les autorités russes ont lancé, il y a près de dix ans, un projet de gazoducs à destination directe de l’Allemagne, contournant à la fois la Biélorussie et la Pologne. Comment cela ? En passant par la mer baltique. Ce sont les fameux Nord Stream et Nord Stream 2 (voir carte). La mise en service de Nord Stream 2 constituera un redoutable concurrent au gazoduc terrestre Yamal-Europe (qui profite économiquement à la Biélorussie). La Biélorussie devrait donc pâtir économiquement de cette reconfiguration.

© LeMarin

Intéressons-nous, maintenant, au secteur agricole biélorusse. Tout en représentant une part décroissante du PIB et de l’emploi dans le pays, ce secteur demeure un enjeu de pouvoir considérable. Cet enjeu a deux facettes. Il est ici avant tout question de l’autonomie alimentaire du pays, d’où l’importance politique du secteur. L’autonomie alimentaire s’obtient, en Biélorussie, au travers d’un mode organisationnel particulier : la collectivisation. En effet, le Président Loukachenko a réinstauré ce mode de production dès son arrivée au pouvoir, en 1994. Ainsi, 80% de la production agricole est assurée par le secteur public et moins de 10% des produits agricoles consommés dans le pays sont importés.

Le partage des terres arables, la nature et le prix des biens qui y sont produits, sont déterminés par des autorités locales fortement soumises à l’autorité présidentielle. La grande stabilité du système qui en découle fait la fierté de Loukachenko. L’ancien gestionnaire de sovkhoz (ferme soviétique étatisée) n’hésite d’ailleurs pas à s’approprier à son avantage l’imaginaire rural de la nation, en participant aux moissons annuelles ou en sillonnant les campagnes dans lesquelles ses soutiens sont nombreux. Mais cette représentation enchanteresse du monde agricole biélorusse n’est pour certains experts qu’illusoire, car dépendant fortement des débouchés sur le marché russe, notamment pour le fromage et la viande bovine dont les exportations représentent près de 1 200 millions de dollars et sont à plus de 95% destinées à la Russie.

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Une chose est sûre : la Biélorussie fait figure d’exception en Europe. Nous ne pouvons pas bien comprendre l’actualité des revendications des opposants au régime de Loukachenko sans se pencher sur la personnalité de ce dirigeant très spécial, mais aussi sur le système économico-politique biélorusse et les relations internationales qui exercent sur lui une très forte influence. La Biélorussie est un pays où les rapports de forces sont visibles et même revendiqués. Loukachenko prône un soviétisme « moderne » que l’indifférence de l’Union européenne et l’assentiment de la Russie ont laissé perdurer depuis plus de vingt-cinq ans. L’opposition explicite du Parlement européen à Loukachenko suffira-t-elle à renverser le statu quo ? On peut en douter, tant les racines de son pouvoir sont ancrées dans un sol bien plus dense que les sables mouvants médiatiques et les discours aériens.

 

Pour aller plus loin  

  • Énergie

https://www.euractiv.com/section/energy/news/russian-gas-transit-via-poland-has-almost-halted/

  • Sport

https://www.opensocietyfoundations.org/voices/hockey-politics-europe-s-last-dictator-belarus
https://www.lequipe.fr/Hockey-sur-glace/Actualites/La-lettonie-refuse-de-co-organiser-le-mondial-2021-avec-la-bielorussie/1162122
https://www.iihf.com/en/events/2021/wm/news/20595/iihf-to-initiate-review-of-minsk-riga-2021
https://www.reuters.com/article/us-athletics-belarus-russia-idUSKBN2492JQ

  • Agriculture

https://www.arte.tv/fr/videos/094279-118-A/agriculture-dictature-et-grand-frere-russe-portrait-de-la-bielorussie/
https://www.lemonde.fr/international/article/2020/10/09/la-bielorussie-des-champs-socle-du-regime_6055365_3210.html
https://www.courrierinternational.com/article/decryptage-en-bielorussie-une-economie-lagonie
https://oec.world/en/profile/country/blr/

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